Emmanuèle Frois (Figaroscope) 

08/12/2009 |

Stéphane, Zohra, et Laure. Trois personnages. Trois vies que le destin réunit, un jour, au parloir d'une prison de Marseille.Stéphane, trente ans, jeune homme paumé, n'a jamais rien dominé dans son existence, encore moins sa petite amie. Jusqu'au moment où sa vie bascule. Un homme, frappé par sa ressemblance avec son meilleur ami purgeant une longue peine derrière les barreaux, propose à Stéphane de prendre sa place en prison. Soit une évasion de substitution contre une belle somme d'argent.Zohra, elle, a quitté l'Algérie pour la France afin de comprendre pourquoi son fils a été assassiné. Elle s'infiltre dans la famille du criminel emprisonné, lui-même en attente de son jugement. Dissimulant sa véritable identité, elle rend visite à l'assassin présumé. Mais arrive-t-on jamais à saisir l'inimaginable ?  Et puis il y a Laure, gamine sage de 16 ans, tombée sous le charme d'Alexandre, un jeune révolté lui aussi incarcéré. Pour le voir au parloir, elle est obligée d'être accompagnée par un adulte. Dans ces conditions difficiles, il est bien loin le temps de l'innocence… 

 

Léa dans la cour des grands

 

Enfant de la balle, Léa Fehner a eu une enfance toulousaine et bohème auprès de parents qui dirigent une troupe de théâtre itinérant. Les grands textes classiques joués sous le chapiteau familial lui donnent le goût de la vie d'artiste. Mais ce sera le cinéma plutôt que les tréteaux : la Fémis, la réalisation de quatre courts-métrages, puis deux stages au Centre cinématographique de Bamako et au Cambodge avec le cinéaste Rithy Panh. Son premier long-métrage, Qu'un seul tienne et les autres suivront a remporté le prix Michel d'Ornano au dernier Festival de Deauville.

 

Critique

 

On est soufflé par la puissance dramatique, la force des plans, la maîtrise de la narration qui émanent de Qu'un seul tienne et les autres suivront, premier long-métrage de Léa Fehner, jeune cinéaste de 28 ans qui a déjà tout d'une grande. Son film est un véritable kidnapping émotionnel. L'histoire nous intrigue au départ avec ses trois protagonistes, qui n'ont a priori rien en commun. Elle nous emporte malgré nous, pour très vite nous convaincre et nous bouleverser. C'est un film de prison qui s'arrête au parloir, une tragédie comme celles qui se déroulent tous les jours, une œuvre miroir de notre société, de la détresse ressentie des deux côtés du mur. La réalisatrice connaît bien le sujet pour avoir été bénévole, pendant six ans, de l'association SEP 91 (Soutien-Écoute-Prison) à Fleury-Mérogis. Léa Fehner nous bluffe encore par sa maturité, son empathie, son humanité. Justesse des émotions, des blessures éprouvées par ses personnages. Faire ressentir au plus près la douleur d'une mère face à la perte d'un fils, d'une femme qui laisse la plaie ouverte pour avoir le sentiment que son enfant reste vivant. Se glisser dans les états d'âme d'une adolescente folle amoureuse envahie par une souffrance qui ne devrait pas être de son âge. Et puis, il y a l'introduction du romanesque avec l'acte de Stéphane qui va se priver de sa liberté pour enfin exister, mais sous les traits de son double. La direction d'acteurs est sans fausse note. Reda Kateb, Pauline Étienne, Farida Rahouadj et les autres. Tellement authentiques. Alors tous au parloir !

 

Qu'un seul tienne et les autres suivrontDrame de Léa Fehner. Avec Farida Rahouadj, Reda Kateb, Pauline Étienne, Marc Barbé. Durée : 2 heures.