Alors que certains socialistes s'interrogent sur la légalisation du cannabis, une mère en colère s'inquiète des conséquences que pourraient avoir une telle décision. Si même au collège le cannabis est en vente quasi-libre, qu'en serait-il s'il était officiellement admis ?

Frédérique Goutte

> Par Frédérique Goutte mère stupéfiée

Edité et parrainé par Aude Baron (le nouvel Obs+)

 

"Je dis dites-leur et dis-leur, De casser la gueule aux dealers

Qui dans l'ombre attendent leur Heure, L'hor-Reur, De mi-Nuit"

(Serge Gainsbourg, "Aux enfants de la chance")
 

cannabis

 

Il est d’usage de considérer les zones de relégation périphérique de nos villes cossues comme des territoires de non-droit où règnent en maîtres dealers, chouffes, "nourrices" et autres petites mains dévouées au trafic de drogue. Y sont ainsi déployés forces de l’ordre, services sociaux et aides médico-psychologiques, même si l’ensemble de ces services publics y sont notoirement en sous-effectifs.

 

Dans le confort de nos quartiers bourgeois, on aime à feindre que l’essor et la propagation de ce fléau sont négligeables et que, dès lors, nul n’est besoin d’y développer les mêmes services et les mêmes stratégies préventives et répressives. Or, de la même façon que les enfants de banlieues sont en danger, nos enfants, ceux qui ont la chance de vivre dans des quartiers privilégiés et d’étudier dans des collèges et lycées réputés, ne le sont pas moins.

 

Il n’est guère de coutume qu’un chercheur s’exprime publiquement hors des sentiers balisés de son objet. Pour y faire exception, je m’exprimerai en tant que mère, exceptionnellement, sur un sujet qui ne relève pas de mon domaine, et en empruntant un pseudonyme afin de mettre à l'abri mon fils contre toute forme de représaille.

 

Le cannabis circule en toute impunité         

 

Extrêmement privilégiés, nous vivons tous deux dans le 5ème arrondissement de Paris, quartier huppé s’il en est. Elève, jusqu’à l’année dernière, au prétendument "établissement d’excellence" qu’est le collège Henri IV, mon fils a été initié à la consommation de cannabis par un dealer sévissant au Jardin de l’Observatoire, encore appelé le "Petit Luco", ou, plus prosaïquement, "la petite Jamaïque"…

 

joint de cannabis

 (Torgen Hansen - Flickr  en CC)

 

Les responsables de Henri IV s’émeuvent-ils que leurs élèves s’adonnent à la consommation de stupéfiants ? Il est vrai que ces derniers ne s’émeuvent pas de grand chose, focalisés qu’ils sont sur les élèves dont, dès l’année de 6ème, ils estiment qu’ils seront de la future graine de "prépa".

 

M’étant entretenue alors avec la proviseur du collège pour l’alerter quant aux difficultés qu’éprouvait mon fils  (doté d’un QI supérieur à la moyenne) à trouver sa place dans une machine qui porte au pinacle les têtes de classe et broie les suivants, celle-ci m’avait fait la confidence que toutes sortes de stupéfiants circulaient dans l’établissement.

 

Ces responsables ont-ils alerté les services de police quant à ce trafic à ciel ouvert ? Que nenni. Ont-ils saisi les brigades des mineurs ou des stupéfiants ? Que nenni. Ont-ils avisé l’aide sociale à l’enfance ? Que nenni.

 

Mais que font les responsables pédagogiques ?

 

Etant donné que les parents sont souvent les derniers à prendre conscience des dangers qu’encourent leurs enfants, je ne me suis guère alarmée, je dois le concéder, des changements d’humeur de mon fils. Plus. Répondant à son désir de changer d’établissement, je l’ai inscrit dans un autre collège, toujours dans le très prisé 5ème arrondissement. Les responsables de cette institution privée laïque, informés de la fragilité de mon fils, étant donné le deuil qui l’a frappé à l’âge de sept ans, m’ont offert toutes les garanties quant à leur souci de lui assurer un suivi plus humain, eu égard à l’indifférence manifeste des responsables de Henri IV.

 

Quelle ne fut pas ma stupeur, lorsque, il y a quelques jours, la Conseillère Principale d’Education (CPE) m’informa que mon fils s’était acoquiné  avec un élève notoirement connu pour sa consommation régulière de cannabis et qu’un professeur avait remarqué que mon propre fils s’était présenté en cours avec les pupilles étrangement dilatées.

 

La CPE a-t-elle, au vu de la consommation flagrante de stupéfiants dans son établissement, averti les services idoines ? Que nenni. A l’annonce de l’état de souffrance où devait se trouver mon enfant, il m’a fallu faire ma propre enquête et remonter la filière lui permettant de s’adonner, depuis plusieurs mois,  à un usage régulier et, partant, dévastateur, de cannabis. J’ai, à cette occasion, découvert, effarée, que les collèges et lycées Henri IV, Sévigné, Lavoisier, Montaigne, ainsi que l’Ecole Alsacienne, où sont inscrits nombre d’enfants de notre élite intellectuelle, journalistique et politique, permettaient de s’adonner, en toute impunité, et dans une indifférence générale, à l’usage de drogue.

 

Mais que fait la police ?

 

Afin qu’il réalise la gravité de ses actes, j’ai trainé mon propre fils au commissariat du 5ème arrondissement pour y déposer une main-courante, démarche symbolique qui a eu l’heur de lui faire réaliser l’étendue des méfaits qu’il s’infligeait à lui-même. Il en a conçu une telle confusion, qu’il m’a demandé à changer d’établissement et à partir en pension où, je le crains, s’il n’est pas suffisamment armé, il pourrait bien se retrouver dans la même posture.

 

J’ai, en outre, sommé les parents des enfants avec lesquels il se livrait à ces abus, que ces derniers ne l’approchent plus. Je vais aussi déposer une plainte contre la direction de ces établissements pour non-assistance à personne en danger. Enfin, j’ai indiqué à la police où nos enfants se procurent leur drogue, à savoir au "Petit Luco".

 

Chaque soir, de préférence le samedi, les dealers y vendent leur poison en toute licence. La police, qui n’intervient jamais contre ces marchands de mort, m’a fait la promesse de s’y rendre. Les promesses n’engageant que ceux qui les écoutent, je m’y rendrai aussi. Et s’il est un dealer à qui je pourrais rendre la monnaie de sa pièce, je ne me gênerais pas, fût-ce au prix de ma sécurité…

 

On pourra m’objecter que ce n’est que lorsque mon enfant, issu d’un milieu privilégié, a été directement affecté par cette gangrène, que j’ai consenti à prendre la plume pour m’en offusquer. Je juge l’argument parfaitement recevable. Mais, à ma décharge, spécialiste du monde arabe et non des questions relatives à la société française, en tant que chercheur, je suis certes, grâce à mes collègues, parfaitement au faîte de ces questions, mais je ne m’y suis jamais confrontée professionnellement.

 

Partant, ce témoignage est celui d’une mère, exceptées ses qualités d’universitaires. S’ils s’en trouvent à se résoudre à mener un combat collectif contre un trafic qui a, il faut bien le dire, longtemps arrangé certains édiles qui y voyaient un moyen commode d’assurer la paix sociale, j’en serais.