Publié le 24 février 2011 à 00h00 |

 


Chaque mois, au moins un ou deux parents... (Photo: AP)

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Chaque mois, au moins un ou deux parents horrifiés alertent le SPVM après avoir découvert que circulent des photos ou vidéos osées mettant en scène leur enfant.

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Marie-Claude Malboeuf
La Presse

Après avoir fait les manchettes aux États-Unis, le phénomène des «sextos» fait aujourd'hui de vrais ravages à Montréal. Des dizaines d'adolescents qui se sont échangé des images montrant des camarades nus ont été arrêtés, suspendus de l'école ou interrogés par des enquêteurs. Humiliées, certaines de leurs cibles parlent de suicide ou craquent après avoir été victimes de chantage.

Juste avant Noël, une Montréalaise de 13 ans a écrit sur sa page Facebook qu'elle voulait s'enlever la vie. La moitié de son école avait vu des photos d'elle à demi nue. Destinées à un ami, les images se sont retrouvées un peu partout. L'humiliation a été terrible.

«Tous les élèves se sont mis à la harceler en lui disant: "Espèce de pute!" raconte une de ses connaissances éloignées. Si des élèves n'avaient pas avisé la direction, le pire aurait pu arriver.»

Quelques mois plus tôt, dans une autre école de l'île de Montréal, un garçon a été embarqué par la police. Son ex-copine lui avait envoyé une photo de sa poitrine, que l'adolescent s'est empressé de diffuser à la ronde après leur rupture.

 

«Les parents de la fille ont appelé la police. Le garçon n'a pas été accusé, mais il a dû rester un mois à la maison, jusqu'à ce que l'enquête se termine», raconte Maureen Baron, responsable du dossier cyberintimidation à la commission scolaire English-Montreal.

«C'est un scénario très fréquent», précise celle-ci, qui intervient également dans des écoles francophones et des collèges privés.

Chaque mois, au moins un ou deux parents horrifiés alertent en effet le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) après avoir découvert que circulent des photos ou vidéos osées mettant en scène leur enfant.

«Malheureusement, la majorité des histoires du genre ne nous sont jamais signalées. Même les adultes qui travaillent avec les jeunes se rendent rarement compte du fait que distribuer des photos pareilles est un crime», affirme le lieutenant-détective Guy Bianchi, spécialisé dans les dossiers d'agression sexuelle et d'exploitation d'enfants à des fins commerciales. «Plusieurs parents préfèrent régler ça entre eux ou avec l'école parce qu'ils ne veulent pas que leur enfant soit obligé de témoigner en cour», renchérit le commandant Francesco Secondi, qui dirige la section des crimes technologiques.

Chaque année, des dossiers se corsent: des jeunes se servent d'une première image compromettante pour extorquer de l'argent ou des faveurs. «Même une fille qui a gardé ses sous-vêtements sur la première photo peut donner prise au chantage parce qu'elle craint la réaction de ses parents. Elle ne veut pas leur dire qu'elle s'est déjà exposée, constate M. Secondi. Quand la fille surmonte cette peur, c'est souvent allé très loin déjà, dit-il. Souvent, elle ne nous racontera pas la moitié de ce qu'elle a fait.»

Malgré tout, plusieurs adolescents appellent à l'aide. «Depuis six mois, ils sont de plus en plus nombreux à nous joindre et ils semblent particulièrement désespérés», indique Signy Arnason, directrice de Cyberaide.ca, centrale canadienne de signalement des cas d'exploitation sexuelle d'enfants sur l'internet.

Depuis janvier, dit-elle, une jeune Ontarienne et une jeune Manitobaine ont indiqué qu'elles étaient au bord du suicide. «Et on est maintenant interpellés par des jeunes de 12 ans», ajoute Mme Arnason.

Au total, quelque 400 adolescents canadiens ont alerté Cyberaide l'an dernier, dit-elle. Et une grande proportion d'entre eux s'inquiétaient du sort réservé à leurs propres photos.

Sanctions?

Une fille qui se déshabille devant sa webcam et découvre bientôt que la moitié de son école l'a vue. Une autre qui fait une fellation à son copain sans réaliser qu'il la filme avec son téléphone - et sans se douter qu'il s'empressera ensuite d'envoyer la vidéo à son ami ou s'en servira pour la faire chanter. Les policiers montréalais ont tout entendu, dit M. Secondi.

Des accusations criminelles sont portées à coup sûr lorsqu'il y a du chantage ou que de l'argent est en jeu. Ç'a été le cas contre un garçon qui avait vendu des photos de lui-même à un site internet.

L'an dernier, un adolescent a été poursuivi devant le tribunal de la jeunesse et expulsé de son collège privé, au coeur de Montréal. Il avait convaincu quatre filles de l'école de lui envoyer des photos d'elles nues, puis de se caresser devant la caméra et d'avoir des relations sexuelles - filmées - entre elles et avec lui.

L'adolescent prétendait être dans la mafia et qu'il serait tué à moins qu'elles n'obtempèrent. Il a plaidé coupable et attend maintenant sa peine. Dans un autre collège privé, un garçon de 16 ans a photographié une camarade de classe qui montait l'escalier et ne portait pas de petite culotte. Il a aussi été arrêté.

À Pierrefonds, un adolescent a utilisé des sites de clavardage pour menacer plusieurs camarades de classe. Il exigeait des photos compromettantes sous peine de représailles. Il a aussi été arrêté.

Lorsque les choses ne vont pas aussi loin, les accusations sont relativement rares. Au Québec, montrer les seins d'une adolescente n'est pas considéré comme de la pornographie juvénile, explique le lieutenant-détective Bianchi.

Les photos plus explicites le sont. «Mais on ne traite pas les ados comme des prédateurs. Même si on considère ça comme un crime grave, on a un pouvoir discrétionnaire. Selon nous, la justice ne serait pas servie si on portait des accusations», explique le policier.

Plutôt que d'exposer un jeune à un an de détention (la peine minimale pour la distribution de pornographie juvénile), les policiers le mettent en garde.

«Ce ne sont pas des criminels, mais des jeunes qui ont pris de mauvaises décisions, approuve Signy Anderson, de Cyberaide. Explorer sa sexualité est normal à l'adolescence. Le problème, c'est que les risques sont aujourd'hui infiniment plus grands. Les photos peuvent être vues par un nombre incalculable de personnes. Et elles peuvent rester là pour toujours.»

Cyberaide prépare une vaste campagne de prévention pancanadienne qui sera lancée cette année.

Il reste qu'il est difficile de se protéger totalement contre l'humiliation. Une jeune Montréalaise, fâchée d'avoir été plaquée par son petit ami sur Facebook, a mis la photo d'un petit pénis difforme sur sa propre page en écrivant: «Voyez pourquoi j'ai rompu avec lui.»

«Les photos avaient beau être fausses, le garçon était si humilié qu'il est resté un mois entier à la maison, raconte Maureen Baron. Il a fallu le changer d'école.»