Par Charlotte Menegaux
06/04/2011 | 

INTERVIEW - Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste de la délinquance, analyse le comportement de certaines «bandes de jeunes», notamment en banlieue, et leur construction sur un sentiment d'appartenance à un territoire.

Laurent Mucchielli est sociologue, directeur de recherches au CNRS (Lames, Aix-en-Provence). Il anime un site d'analyse sur la délinquance et la justice*, et a publié plusieurs livres sur ces sujets **. Loin des commentaires à chaud sur les derniers faits divers violents qui ont eu lieu en banlieue parisienne, il apporte un éclairage sur les comportements des «bandes de jeunes» et sur la construction de leur identité.

(DR)
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Lefigaro.fr : Pouvez-vous dégager des tendances particulières dans les comportements des « jeunes » des quartiers sensibles aujourd'hui ?

Laurent Mucchielli : Entendons-nous d'abord sur ce qu'on appelle «aujourd'hui». En fait, les études sociologiques font à peu près les mêmes constats sur les comportements des «bandes de jeunes» depuis plusieurs décennies. On peut relire par exemple Les barjots de Jean Monod (1963), La délinquance des jeunes en groupe de Henri Michard et Jacques Sélosse (1963) ou encore Les bandes d'adolescents de Philippe Robert et Pierre Lascoumes (1974).

Mais la situation s'est dégradée de façon continue depuis la fin des années 1970. Et cette tendance se poursuit dans beaucoup de quartiers, comme en témoignent les rapports annuels de l'Observatoire des zones urbaines sensibles (ONZUS).

Pour expliquer ce phénomène, on peut retenir deux causes majeures : l'échec scolaire tout d'abord, qui est deux à trois fois supérieur à la moyenne nationale dans les quartiers et a pour résultat de jeter à la rue une grande quantité d'adolescents en recherche de revalorisation et de reconquête de l'estime de soi perdue à l'école. Deuxième cause : un chômage massif qui décourage l'effort scolaire des collégiens et des lycéens et qui désespère leurs aînés, les 18-30 ans. Résultat : beaucoup de ces jeunes adultes ne peuvent pas s'insérer, quitter le domicile familial et envisager une vie de couple.

Les conséquences de ces fléaux sont fatales. Dans certains quartiers, les jeunes dans cette situation sont tellement nombreux qu'ils tendent à construire et imposer leurs normes dans l'espace public. Une partie d'entre eux s'engage alors dans la délinquance, de façon plus ou moins forte et plus ou moins durable.

Dans ces groupes, se partage et se renforce une sorte de mentalité d'exclus qui retournent la situation en rejetant les normes usuelles, en dévalorisant tout ce qui symbolise les institutions, en revendiquant même parfois la déviance et la violence, en construisant de la contre-stigmatisation et du contre-racisme. C'est au fond la vengeance des exclus.

On entend souvent parler du fait qu'ils bâtissent leur identité sur leur «territoire», ou en tout cas, leur quartier. Est-ce un phénomène que vous avez pu observer ? Comment comprendre et interpréter cette «territorialité des identités» ?

Tous mes collègues travaillant sur ce sujet le constatent, en effet. Mais, là encore, il faut prendre un peu de recul et faire quelques comparaisons. La logique d'identification territoriale et les violences entre territoires ne sont nullement spécifiques aux jeunes des quartiers pauvres d'aujourd'hui. Tous les livres d'histoire des communautés rurales des siècles passés parlent de ces violences dont on peut encore voir les avatars, décrits notamment dans La guerre des boutons , au début du XXe siècle.

Ensuite, l'identification territoriale ne se constate pas que dans les quartiers pauvres des grandes agglomérations, mais également en milieu rural. Je l'observe par exemple actuellement dans des villages du Gard, avec des violences collectives parfois graves notamment à l'occasion des fêtes votives et autres férias fortement alcoolisées. Et elle n'est pas spécifique aux jeunes. Certains adultes l'expriment aussi souvent, au moins en parole.

Comment expliquez-vous cette constante ?

Je crois qu'il faut bien comprendre que c'est une identité par défaut. Quand on n'a pas de travail, que l'on n'a rien à faire de la journée et que l'on passe la quasi totalité de son temps au bas des immeubles ou des maisons de son quartier, on n'a pas d'autre identité sociale que celle-là.

Si en plus il y a dans l'histoire locale une «tradition» d'affrontements avec une autre localité voisine, il peut suffire d'un fait divers pour relancer le cycle de la violence. Ce processus est très ancien et très général. Il est seulement exacerbé dans certains quartiers actuels de la région parisienne.

Par extension, certains d'entre eux semblent se sentir garants de la réputation des jeunes filles de leur quartier : peut-on parler de sentiment d'appartenance ?

Vu de loin et avec des préjugés ou des peurs, on a dit des sottises ces derniers jours sur les garçons qui s'approprieraient les filles comme ils s'approprient des halls d'immeubles. Ceci est exagéré et l'on confond sans doute plusieurs choses.

D'abord, le fonctionnement en bandes et l'identité de territoire ne suppriment pas les autres logiques, ils s'y rajoutent. Les jeunes hommes se sentent d'abord garants de leur propre réputation, puis souvent de celle des jeunes filles de leurs propres familles. Plus largement, les quartiers populaires sont comme un village, tout le monde se connaît, se croise tous les jours, surveille sa propre réputation, échange facilement les informations mais aussi les moqueries et les ragots. Beaucoup d'habitants, dans les enquêtes, parlent du «tribunal du quartier», cela dit bien les choses.

Les garçons ne veulent pas passer pour des faibles et les filles ne veulent pas passer pour des «filles faciles». Et tout ceci est encore renforcé par les normes traditionnelles des familles d'immigration récente. Dans ces conditions, il est clair que la rencontre amoureuse est beaucoup moins facile que dans les milieux aisés où les mœurs sont plus libérées, où les comportements sont plus individualistes et où l'on a les moyens de s'éloigner davantage du domicile, d'aller au restaurant ou au cinéma à l'autre bout de la ville, voire de partir en week-end.

www.laurent-mucchielli.org

** Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005 (La Découverte, 2006, en collaboration), Les bandes de jeunes, des Blousons noirs à nos jours (La Découverte, 2007, avec M. Mohammed) et La violence des jeunes en question (Champ social, 2009, avec V. Le Goaziou).