Par Cécilia Gabizon


17/01/2011 | 

Un ingénieur de Microsoft archive les moindres détails de sa vie sur ordinateur depuis 1998 pour créer une mémoire totale... 

Tout conserver, des photos de famille aux bilans de santé, des factures aux messages vocaux, pour créer un double de soi, un avatar numérique à la mémoire infaillible, à la vie éternelle. Ce projet, aujourd'hui fou, sera «banal» demain, affirme Gordon Bell, informaticien et consultant de Microsoft, qui numérise sa vie depuis 1998.

Dans un livre fait pour buzzer, Total Recall (Mémoire totale), qui vient de paraître, il détaille son expérience : caméra 360 degrés incorporée dans un collier (Sensecam), enregistreur toujours branché, appareil photo relié au GPS pour capter le présent. Le passé est passé par un chemin plus laborieux pour rejoindre l'ordinateur. Gordon Bell a embauché une assistante pour scanner des kilos d'archives, numériser des CD, des vidéos, tous ses agendas, la moindre de ses pensées qu'il a dictées… Une entreprise titanesque, mais dans dix ans, «tout cela sera automatique». D'autant que la «technologie nécessaire à Total Recall existe déjà : téléphones portables, appareils photo, vidéos amateurs, réseaux sociaux, sites de gestion de photos et de vidéos, mais les différentes pièces du puzzle sont dispersées». Gordon propose, pour mieux «gérer l'écosystème de l'e-mémoire», de faire apparaître toute notre vie numérique sous la forme d'un «relevé de comptes» ! Ce passage de la science-fiction à une forme d'administration de soi est d'autant plus troublant qu'il est réalisable : pour 75 euros, chacun, dixit l'auteur, pourra s'offrir en 2020 , quelque «250 téraoctets de mémoire, de quoi enregistrer des dizaines de milliers d'heures de vidéos et des millions de photographies».

 

Hier appartient au présent 

 

Total Recall promet alors un monde meilleur. Tout simplement ! Fini, les lunettes perdues, puisque l'avatar les a vues ! Adieu la mémoire qui flanche, les souvenirs délavés comme des pastels, les conversations qui s'oublient. L'ordinateur a tout capté. Hier n'appartiendra plus jamais au passé. Il suffira de rappeler la scène, d'un coup de clavier, pour revoir en direct une rencontre, les premiers pas d'un enfant, et même les réunions de travail, qui seront bientôt toutes filmées assure encore l'expert. Mieux encore, nos arrière-petits-enfants pourront dialoguer avec notre double, qui usera son savoir pour leur répondre… comme si nous étions toujours vivants.

L'enthousiasme des auteurs (le livre est coécrit par Jim Gemmel) est troublant. Certains suspectent un coup de pub de Microsoft pour reprendre pied dans le monde du Web. Même ainsi, ce plaidoyer pour une vie numérique reste passionnant. Car il préfigure à l'extrême l'avenir. Il irritera toute personne de plus de 40 ans. Les plus jeunes seront peut-être moins réfractaires. Car, dans le fond, ils s'adonnent déjà à une mise en image de leurs vies, à une numérisation des bons moments. Mais ce sont les bébés qui devraient porter cette révolution. «Ils font déjà l'objet d'une surveillance intensive», assure Gordon Bell : micro près de leur lit, photos et vidéos pour immortaliser la première dent, le premier pas, Webcam pour permettre aux parents de surveiller la crèche ou la nounou. «La mode est aux hyperparents» qui forgeront ainsi les bases du «life logging» un de ces mots à retenir pour épater dans les dîners !

Attention, il ne s'agit pas de dilapider ses données sur les réseaux publics, d'exposer son intimité, mais, au contraire, de tout contrôler, de garder dans son coffre cet être qui sait tout de nous. Cet avatar sera notre objet d'étude : car il peut être étudié, scanné, organisé par des logiciels, visité par des moteurs de recherche. Les humains se connaîtront mieux, de l'intérieur, jure encore Gordon Bell. L'e-mémoire enfantera également une société de la preuve , car nous aurons une capacité permanente à tout retrouver, à fournir un alibi en cas d'accusation ! Un enfer, reconnaissent enfin les auteurs. Ils rappellent utilement un détail qui pourra troubler ceux tentés par l'immortalité : on ne connaît pas la durée de vie des supports numériques. Mais pour éviter que toute notre vie tombe au main du premier qui visiterait notre ordinateur, les auteurs suggèrent préventivement de «placer son Total Recall en Suisse».

 

La numérisation de la vie est déjà en marche, et elle s'accélère 

 

Enregistrer toute son existence méticuleusement ? «Une idée monstrueuse», dit Damien, 40 ans, qui pourtant a récemment créé un profil Facebook pour son fils âgé de 3 mois ! Avant même qu'il ne naisse, sa vie utérine était affichée sur le Net, avec une échographie mise en ligne. «C'était pour la famille» , justifie le cadre, «et pour qu'il puisse plus tard consulter ce qui sera devenu comme le petit journal de son enfance» … Comme lui, 80 % des parents ont déjà posté des photos de leurs bébés sur le Net. Sans même y penser, la numérisation de la vie s'accélère. On compte déjà 5 milliards de photos sur la plateforme de stockage Flickr. Les albums enflent. Car photographier ne coûte pratiquement plus rien. Délivré des armoires, caisses ou bibliothèques qui encombraient les appartements, chacun a la tentation de tout garder.

Les mails que l'on devait épurer pour éviter que la boîte n'étouffe… peuvent être conservés à volonté, dans le fameux nuage numérique. Des milliards de données intimes sont tapies dans l'ombre de serveurs informatiques, tout autour de la planète. On accumule aussi les documents que l'on pense lire plus tard, les films, les musiques, les informations… «Le Web a développé l'infobésité», explique Fanny Camus Tournier, consultante en stratégie chez Nurun. Et plus on est submergé d'informations, plus on stocke, pour “s'ancrer”».

Le ciel numérique bruisse comme l'humanité. On y trouve déjà 600 millions de profils Facebook, et autant de récits. Bien sûr, personne n'affiche ses factures, sa mine défaite du matin comme Gordon Bell. Nos doubles numériques sont expurgés de nos défauts. Ce qui contribue au succès des réseaux sociaux. «Facebook, c'est vachement bien, parce même si tu es moche et gros et bête, tu peux quand même avoir plein d'amis», relate Éric Dupin dans son blog techno Presse-citron. Désormais, les adolescents y travaillent leur aura. Comme une scène où l'on pourrait se produire libéré des pudeurs ordinaires. Ils envoient des photos loufoques, pour s'y montrer dansant au milieu d'une fête, bien entourés. Comme des people, ils veulent être vus. «C'est vrai qu'en vacances, on a fait de la luge la nuit pour se marrer, mais aussi pour se prendre en photos et les mettre sur Facebook», assure Anna, 18 ans. Ses amis tweetent aussi en discothèque, car c'est encore meilleur quand les copains savent qu'on y était. On essaie d'être présent sur les écrans des autres, pour ne pas être oubliés…

Et si beaucoup de jeunes prennent conscience des pièges de cette intimité dilapidée… peu entendent renoncer à la vie numérique, devenue aussi naturelle que leur vie réelle et concrète. Un tiers des adolescents français vivent connectés en permanence à leur Facebook.

Signe des temps, la chanteuse Lady Gaga, sorte d'icône des tendances, comme autrefois Madonna… a présenté au salon de Los Angeles un concept de lunettes de soleil qui intègrent un appareil photo numérique et 2 écrans qui permettent de partager en direct les photos sur les réseaux sociaux… Si ces milliers d'informations projetées dans le «cloud» ne forment pas encore d'avatars, elles les préfigurent.