«Mon pire cauchemar est devenu réalité : ma mère est sur Facebook»,s’époumone, en anglais, le chanteur du groupe Blood of the TigerCat, dans un tube qui a fait le tour du Net. Si l’on en croit les pages pléthoriques du réseau social («Contre les parents sur Facebook»,«J’ai peur que mes parents viennent sur Facebook»,«Au secours, mes parents débarquent sur Facebook», etc.), de nombreux adolescents partagent la crainte du rockeur. Et ils ont raison : la menace est réelle. En France, d’après Facebook, les 3 millions de moins de 18 ans inscrits sur le réseau ne représentent que 18% des utilisateurs, contre 25% pour les plus de 35 ans. Un renfort de personnes mûres qui pourrait bien - notamment - s’expliquer par un débarquement de parents. Et pas seulement pour échanger avec leurs potes à eux.

 

Veiller au grain. Après enquête, il semble que de nombreuses mères (oui, des mères du genre de celles qui, dans la vraie vie, sont déjà très présentes) se créent un profil précisément pour pouvoir surveiller leurs enfants. Savoir ce qui se dit, veiller au grain en ligne. «Bonjour Coralie, Papa/Maman souhaitent vous inviter à rejoindre leur groupe d’amis sur Facebook.» On imagine l’embarras de ceux qui reçoivent une telle invitation dans leur boîte mail. Envoyer bouler ses parents, voire les blacklister, c’est délicat. «J’ai accepté mon père comme"ami" après avoir hésité, confie Coralie, 18 ans. La mère de mon copain est aussi dans mes contacts, donc je suis deux fois plus surveillée. Je fais plus attention à ce que je poste sur mon profil, même si je ne cache pas de grands secrets.»

Même sans se livrer à des activités répréhensibles, on n’a pas forcément envie de savoir ses parents en planque sur le réseau. A fortiori quand on est ado et qu’on a tendance à se vanter de fumer des joints, de vomir sa vodka, d’embrasser et/ou peloter des tas de gens en un temps record, etc. Autant de fanfaronnades qui font grimper aux rideaux des parents inquiets et curieux. Qui, même en filature, ne peuvent s’empêcher de faire des commentaires. Comme cette mère d’une fille partie avec Erasmus à l’étranger. Quand la fille poste un message (avec photos) : «Hier, une fête mortelle !», la mère bondit : «Je trouve que tu fais beaucoup la fête.»


Le risque, à trop intervenir, c’est de recevoir un jour un message du genre «Gaspard vous a supprimé de sa liste d’amis». C’est arrivé à Marylène, 53 ans, trois enfants (16, 23 et 29 ans). «Le petit dernier m’a supprimée de ses contacts, confie-t-elle, dépitée. Il ne voulait pas que je sache tout de sa vie sentimentale. Je ne comprends pas bien sa réaction. Pourquoi étale-t-il sa vie amoureuse sur Facebook, sans pudeur, alors qu’il refuse d’en parler à sa mère ? Moi, au moins, je garderais le secret…»Mouais.

«Opacité». Pour Daniel Marcelli, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au centre hospitalier de Poitiers, les réactions de défense des jeunes utilisateurs de Facebook sont saines : «Les parents pensent que plus on se dit de choses, mieux c’est. Ils sont dans l’idéologie de la transparence. Mais si le petit enfant se construit effectivement dans une relation de transparence avec son parent, l’adolescent, au contraire, a besoin d’une certaine opacité pour se différencier de ses aînés.» Autrement dit, une partie de la vie des ados est faite pour rester secrète. «C’est comme si les parents allaient fouiller dans les affaires de l’enfant et lisaient leur journal intime», ajoute l’auteur de C’est donc ça l’adolescence ? (1).

 

D’autres rêvent de faire ami-ami avec leurs enfants, comme en témoigne le message posté par ce père de famille : «Mes enfants sont heureux de m’avoir dans leurs contacts car je suis leur pote, ils n’ont rien à cacher.» Tu parles, Charles. De telles fadaises ont le don d’agacer les psys : «Un parent n’est pas le copain de ses enfants, tonne Daniel Marcelli. Et l’amitié virtuelle crée une zone de confusion entre les générations qui trouble les adolescents.» C’est peu dire.

 

Pour éviter de se faire pincer en ligne, des petits malins ont trouvé une astuce. Ils bloquent l’accès à leur compte le temps d’effacer les messages ou photos trop privées, puis autorisent à nouveau leurs parents à voir leur profil en invoquant un bug informatique pour expliquer le trou noir. Autre ruse de Sioux : créer deux profils, l’un, propre et lisse, genre enfant idéal, avec son vrai nom, que l’on rendra accessible aux parents. Et l’autre, «le vrai», sous pseudo, réservé à son véritable cercle d’amis. Plus trash.

 

(1) Ed. Bayard Centurion, 16 euros.