Un préservatif trouvé dans une poche de jean, une ordonnance pour la pilule oubliée entre deux livres, un message sans ambiguïté entraperçu sur Facebook... C'est la plupart du temps de manière détournée que les parents découvrent que leur enfant, devenu adolescent, a une vie sexuelle. Et souvent plus tôt qu'ils ne l'avaient imaginé.

"Ma fille avait 15 ans lorsque j'ai découvert, par hasard, sur le relevé de la Sécurité sociale, qu'elle était allée, d'elle-même, consulter une gynécologue et qu'on lui avait prescrit la pilule, raconte Virginie, 42 ans, mère de deux enfants âgés de 17 et 7 ans. Je suis tombée des nues. D'un coup, j'ai pris conscience que ma fille n'était plus une petite fille, mais déjà une jeune femme. Ça m'a bousculée", poursuit-elle.

"Les parents voient toujours leur enfant comme un petit ange, à l'abri des tourments sexuels, explique le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez, auteur de Antimanuel de psychologie. Toi, moi... et l'amour (Bréal, 2009). Découvrir qu'il a une vie sexuelle leur fait prendre conscience, non pas qu'il est un démon, mais un petit adulte. C'est un passage pour les parents."

Pour les mères, le trouble est souvent plus fort que pour les pères. Ces derniers prennent plus tôt leurs distances avec le corps de leur enfant. "La mère a porté l'enfant dans son ventre, l'a serré longtemps contre elle. Le voir partir pour quelqu'un d'autre est plus brutal que pour le père,estime Serge Hefez. Chez l'homme, le tabou de l'inceste étant plus présent, il s'interdit assez vite les rapports où pourraient s'exprimer une sensualité ou une sexualité. Envers sa fille mais aussi son fils, de peur de le pousser à trop de sensiblerie."

Pour le pédopsychiatre Marcel Rufo, auteur de Détache-moi ! Se séparer pour grandir ( Anne Carrière, 2005), "il faut distinguer ce que sait le père de ce que sait la mère. En général, le père fait comme s'il savait, sans chercher plus loin, alors que la mère est plus attentive à tous les signes".

Autre différence entre les parents, la confrontation avec sa propre fécondité. Chez une femme, le moment où son enfant commence à mener une vie sexuelle active coïncide généralement avec celui où, du fait de son âge - la quarantaine -, elle doit renoncer à la maternité. Un abandon qui se fait parfois dans la souffrance.

Nés autour de 1968, les parents des adolescents d'aujourd'hui pensent qu'ils peuvent parler librement de sexualité avec leurs enfants. Or, lorsqu'ils tentent une conversation sur le thème, ils se retrouvent souvent face à un mur.

"La seule chose que j'ai pu faire avec mon fils, c'est lui glisser une boîte de préservatifs, cet été, avant qu'il parte en vacances, se souvient Michel, la quarantaine, père d'un garçon de 17 ans.Lorsque j'ai voulu en discuter un peu, il m'a tout de suite arrêté en me disant : "Papa, t'es lourd là ! Je sais tout ça !"" Les filles bénéficient des informations et de la prise en charge, gratuite, du Planning familial. Les garçons sont davantage livrés à eux-mêmes, bien qu'une "éducation à la sexualité" ait, théoriquement, lieu au collège depuis 2003, à raison de trois heures par an. "Les pères ne veulent pas imaginer que leurs fils puissent avoir des difficultés de ce côté-là. Ils préfèrent se convaincre qu'il n'y a pas de problème", avance Serge Hefez.

L'âge moyen du premier rapport sexuel n'a pas changé depuis trente ans : 17 ans et 4 mois pour les garçons, 17 ans et 6 mois pour les filles, selon une étude de l'Institut national d'études démographiques (Ined), de 2007. Par ailleurs, une enquête parue en 2009 dans la revue américaine Pediatrics indiquait que 40 % des garçons et 46 % des filles âgés de 13 à 17 ans avaient eu, dans l'année, des rapports sexuels avant que leurs parents n'aient abordé le sujet avec eux. "Que le dialogue sur ce sujet soit difficile, ce n'est pas plus mal, estime Marcel Rufo. C'est bien qu'il y ait de la pudeur. Et c'est aussi une façon pour les enfants de se détacher de la famille." Pour Sandrine, 49 ans, mère de trois enfants (26, 23 et 16 ans), la sexualité ne peut être évoquée que du point de vue médical. "Le reste relève de l'intime, juge-t-elle. J'ai accompagné mes filles chez le gynécologue pour leur première visite et après je ne m'en suis plus mêlée."

Chef du service de psychiatrie juvénile du CHU de Poitiers (Vienne), Daniel Marcelli estime, dans C'est donc ça l'adolescence ? (Bayard, 2009), que les parents ne sont pas les mieux placés pour aborder ces sujets : "C'est difficile pour eux, comme pour les enfants en pleine période d'excitation pubertaire. Les uns et les autres sont trop proches. Cela rejoint le tabou de l'inceste : l'interdiction de partager la sexualité entre générations différentes."

A partir de l'âge de 15 ans (20 % des jeunes de cet âge ont déjà eu des rapports avec pénétration, selon le sociologue Hugues Lagrange), et bien qu'il soit encore mineur, un adolescent bénéficie du secret médical. S'il ne leur dit rien, ses parents ne seront pas informés de ce qui se passe dans le cabinet du médecin. Les parents ne sont avertis que si l'adolescent le demande ou si un acte médical ou chirurgical doit être accompli, qui requiert l'accord des parents ou des responsables légaux.

"On a le sentiment que notre enfant, sur lequel on veille depuis qu'il est petit, nous échappe. Cela survient brutalement, sans transition. C'est douloureux", confie Anne, mère d'Emma, 15 ans."Pendant les premières années, les parents ont l'impression de maîtriser le temps. La sexualité de leur enfant les oblige à penser que l'horloge tourne. Ils se disent : "Si mon gosse est sexué, c'est que je deviens vieux", souligne Marcel Rufo. Derrière, il y a : Mon heure va bientôt arriver." C'est un moment assez triste, un moment très particulier de grand changement auquel on n'est pas forcément préparé."

Sylvie Kerviel - Le monde