Ls ados de la fin des années 1990 ont été les premiers à l'adopter, ils ont grandi avec et ont contribué à en diffuser l'usage à travers les générations. Treize ans après l'apparition du pionnier ICQ - racheté par l'américain AOL Time Warner -, dix ans jour pour jour après le lancement de Messenger, le logiciel de Microsoft de très loin le plus populaire du genre, la messagerie instantanée reste un phénomène. Elle est un des services les plus utilisés sur Internet, même si elle s'est banalisée et a pris un petit coup de vieux.

Les jeunes l'ont apprécié d'emblée parce que, grâce à elle, ils pouvaient importer leur réseau de copains à l'intérieur du foyer familial, "à côté des parents, mais en toute discrétion, pas comme avec le téléphone mobile", rappelle Laurence Le Douarin, sociologue et maître de conférences à l'université Lille-III. "Elle a aussi permis aux ados d'aborder plus facilement, entre garçons et filles ou entre meilleures copines, le terrain de l'intime", ajoute la spécialiste. Là encore, "comme dans une alcôve virtuelle", sans s'exposer aux quolibets. Comme si, derrière l'écran de l'ordinateur, on pouvait partager plus d'émotions, se lâcher davantage. A tel point qu'une fois face à face, certains n'osent plus se regarder dans les yeux tant ils se sont mis à nu en ligne.

Ils continuent de la préférer au courriel. "Pour eux, c'est un truc d'adultes", selon Georges Nahon, directeur d'un des centres de recherche de France Télécom, basé à San Francisco. L'e-mail leur sert uniquement pour communiquer avec les professeurs ou pour envoyer des textes ou des photos un peu trop lourdes. Ils préfèrent partager continuellement et en temps réel des messages courts plutôt que de communiquer en décalé. "Ils sont à fond dans l'ère du "maintenantisme"", résume M. Nahon. Les plus âgés se sont aussi mis à la messagerie instantanée : 70 % des utilisateurs de Messenger ont plus de 25 ans, selon Microsoft. Pour les grands-parents, c'est un moyen de garder un lien privilégié avec leurs petits-enfants quand ceux-ci commencent à s'éloigner d'eux. Les ados utilisent au contraire le "chat" pour mettre de la distance avec les parents. Ils envoient un petit "coucou !" virtuel via Messenger, histoire de dire qu'ils sont bien là, qu'ils pensent à eux, et "ça les dispense de faire la conversation comme au téléphone", selon Mme Le Douarin.

La messagerie instantanée a même réussi à s'introduire dans les entreprises : chez IBM, Accenture, Microsoft (évidemment), les salariés communiquent de plus en plus entre eux et avec leurs clients en "chatant". Au début, les directions voyaient pourtant l'outil d'un assez mauvais oeil, redoutant son côté spontané, trop familier, niveleur de hiérarchies. En fait, "la messagerie instantanée est très pratique dans les organisations où l'on travaille par projet : on peut avoir sous les yeux son propre groupe, un peu comme un "open space" élargi", assure Jérôme Denis, sociologue et professeur à l'Ecole nationale supérieure des télécommunications (Télécom Paris Tech). Les directions craignaient également que le "chat", parce qu'importé de la sphère privée, fasse baisser la productivité de leurs troupes. "Erreur, estime Mme Le Douarin. Les salariés n'en abusent globalement pas : ils ont développé des sortes de codes de bonne conduite."

Le matin, à l'arrivée au bureau, ils se connectent rapidement, histoire d'envoyer une alerte du genre : "Bien arrivé, je pense à toi !" Rebelote juste après le déjeuner ou quand l'attention flanche, pour cette fois, par exemple, organiser la fin de journée : qui fait les courses, va chercher les enfants, quel film choisit-on d'aller voir au cinéma...

Tout va cependant très vite dans les technologies de l'information : l'engouement pour les réseaux sociaux, apparus il y a à peine trois ans, menace déjà de ringardiser le "chat". Facebook, Myspace ou Flixster mettent non seulement à disposition de leurs membres leur propre outil de messagerie instantanée, mais laissent aussi la possibilité aux internautes de laisser des messages sur leurs profils ou sur ceux des autres, un moyen très puissant de "cultiver" leur communauté. Sans parler du phénomène Twitter, ce service de "micro-blogging" à la progression fulgurante, qui permet de poster des minimessages (140 caractères maximum) sur un profil public, où peuvent s'établir des dialogues entre internautes et en léger différé. Jérôme Denis ne croit cependant pas à la disparition rapide du "chat" : "Il est rarissime qu'une technologie de communication en chasse brutalement une autre. Regardez à quel point le fax est encore utilisé, alors qu'il n'est plus du tout indispensable ! Par ailleurs, la messagerie instantanée rend des services bien spécifiques. Elle permet une conversation plus intime qu'avec Twitter et Facebook, où on est davantage dans la logique d'une diffusion de ses conversations à tout le Web."

Georges Nahon estime néanmoins que l'usage du "chat" s'est déjà appauvri : "En réalité, il sert de plus en plus à s'assurer de la présence de l'interlocuteur en se connectant à son service de messagerie instantanée (les membres du réseau connectés apparaissent en vert), juste avant de lui envoyer un e-mail ou de lui téléphoner."

Cécile Ducourtieux